Le Vendredi 26-03-1999

Turner, AMIGUET, ROUGE ET LES AUTRES

Si les voyages forment la jeunesse, ils sont aussi pour beaucoup dans le cheminement artistique des peintres. Deux expositions en témoignent, à Bex et à Martigny.

Hasard du calendrier culturel printanier, deux expositions de peinture traitent simultanément, dans la région, le thème du voyage. A Martigny, tout d'abord, c'est l'artiste anglais Joseph M. W. Turner qui est à l'honneur jusqu'au début juin, la Fondation Gianadda ayant décidé de raconter son périple alpin de 1802. A Bex, ensuite, où le Musée historique du Chablais rend hommage dès aujourd'hui 26 mars à cinq peintres du cru, à savoir Veillon, Amiguet, Morerod, Birbaum et Rouge. Cinq personnalités éprises d'horizons lointains, cinq explorateurs de l'art du monde aux destins exceptionnels. Joseph Mallord William Turner (1775-1851) est l'un des premiers peintres britanniques à avoir parcouru les Alpes. Au début du XIXe siècle, les régions montagneuses de Suisse, d'Italie et de France abritaient bien davantage de soldats que de touristes. Bonaparte faisait campagne par monts et par vaux, les routes étaient rares, les paysages encore méconnus. En 1802, la Paix d'Amiens permit néanmoins à Turner de prendre le chemin des Alpes. En compagnie de Newbey Lowson, gentilhomme britannique, et d'un guide suisse, il sillonna les plaines et les vallées des mois durant. De Grenoble à Genève, de Courmayeur au Saint-Gothard en passant par Martigny, Zurich et Lucerne, Turner vécut une période d'intense stimulation artistique. Il dessina l'inépuisable diversité des sites alpins, enchaînant croquis sur croquis au fil des saisons. De retour dans son pays, il réalisa encore plusieurs toiles de grand format d'après ses souvenirs de voyage. Et il retravailla ses quelques 70 dessins, tantôt à la craie, tantôt à la gouache, ou encore à l'aquarelle.

C'est ce fabuleux carnet de route que la Fondation Gianadda a rassemblé cette année, en collaboration avec la Tate Gallery de Londres. une exposition de premier ordre.

Moyen-Orient, Asie, Russie...

A Bex, le Musée historique du Chablais a eu l'excellente idée d'ouvrir ses portes cette année aux oeuvres de cinq peintres chablaisiens qui, comme Turner, avaient l'âme voyageuse. Ainsi, Louis Auguste Veillon, né à Bex en 1834, qui se tailla une bonne réputation à Paris à la faveur de ses toiles peintes sur les rives du lac des Quatre-Cantons. A l'approche de la quarantaine, tombé sous le charme de l'Orient, Veillon effectua sept voyages successifs au Caire, en Tunisie, à Jérusalem, Damas, Nazareth, Athènes et Constantinople. Son art, évidemment, allait changer du tout au tout, passant des représentations alpestres de la Suisse idyllique aux lumières diaphanes du désert égyptien.

Autre artiste chablaisien séduit par l'Orient, Marcel Amiguet (1891-1958), natif d'Ollon, Parisien d'adoption et citoyen du monde. Ce peintre et photographe intrépide accomplit au début des années trente une fabuleuse traversée d'ouest en est, de Paris à Bombay, au volant d'un camion-atelier de sa propre conception. Il se rendit en outre au Portugal, en Angleterre et en Egypte, avant de mourir dans son atelier d'Ollon, à l'âge de 67 ans.

Frédéric Rouge (1867-1950) eut une trajectoire similaire. Aigle, Bâle, Paris, Florence, Ollon: le peintre naturaliste glana son inspiration au gré de ses déplacements, En 1888, celui qui considérait l'oeuvre d'art comme «un coin de la nature vu à travers un tempérament» obtient la médaille d'or du Salon de Paris avec son Portrait d'Urbain Olivier. Il signa par ailleurs un grand nombre d'affiches vantant diverses manifestations de sa région natale.

L'exposition de Bex évoque encore les destinées de François Birbaum (1872-1947) et d'Albert Morerod-Triphon (1871-1948). Le premier, installé très tôt en Russie, dessinateur sur émaux chez Fabergé, n'est autre que l'auteur de la plupart des célèbres oeufs impériaux du tsar. Commissaire d'exposition, conférencier, Birbaum fut contraint à l'exil lors de la Révolution bolchévique. Son inclination pour l'équilibre des couleurs reste entière à son retour à Aigle, en 1923. Il se mit à la gouache, à l'aquarelle et au pastel, dont il sut tirer de fort beaux paysages. Morerod, lui, était de nature plus sédentaire - ce qui n'enlève rien à son talent ! Ses portraits et ses natures mortes firent l'objet de très nombreuses expositions dan toute la Suisse romande. Celle organisée cette année au Musée du Chablais a le mérite, entre autres, de situer son oeuvre dans un contexte à la fois historique et régional.

P.M.

Les peintres du Chablais, Bex, Musée historique du Chablais, du vendredi 26 mars au 15 novembre 1999. Ouvert tous les jours de 14 à 17 heures.

 

Revue de presse