L'Auditoire No 128 1999

Les peintres du Chablais

Plus discrète que «Bex et Arts», mais visible plus longtemps, une exposition montée par des universitaires, présente jusqu'au 15 novembre un éventail de la production chablaisienne

Le Musée historique du Chablais abrite actuellement une exposition intitulée «Peintres du Chablais: 1850-1950». Cette manifestation, en liaison étroite avec la parution d'un collectif de recherche qui l'a précédée, est due à l'initiative de Philippe Junod, professeur d'histoire de l'art à l'Unil. Le projet, présenté dans le cadre d 'un cours sur la peinture suisse, a offert la possibilité aux étudiantEs intéresséEs de s'y investir. Pour Catherine, Delphine, Isaline, Rachel et Laurent, cela a constitué l'occasion de découvrir des artistes peu connus jusqu'alors et de se familiariser avec l'aspect pratique de l'histoire de l'art.

De l'Orient aux portraits de famille

L'exposition vise à faire mieux connaître des peintres tels qu'Auguste Veillon, Frédéric Rouge, Albert Morerod-Triphon ou Marcel Amiguet, et s'articule en quatre sections thématiques. La première, consacrée à l'Orientalisme, présente les oeuvres de Veillon et d'Amiguet, marqués par ce courant. Cette influence se décèle notamment dans la grande toile que Veillon a réalisé du cimetière d'Eyoub, un site touristique localisé près d'Istanbul. Quand à Amiguet, orientaliste convaincu - il ira jusqu'à s'habiller à la manière de Lawrence d'Arabie -, il revisite notamment la forme du triptyque avec une inspiration orientale. Une deuxième subdivision présente un volet moins inattendu de la production locale: le paysage de montagne. Le sujet d'inspiration des premiers tableaux exposés n'est cependant pas la région chablaisienne, mais les montagnes bernoises, qu'il était à la mode de représenter dans la deuxième moitié du XIXème siècle. Sous l'impulsion des touristes qui désiraient ramener des vues de la région, les artistes locaux se sont ensuite mis à peindre les montagnes environnantes. Mais pour survivre, ils ont également dû recourir à des activités plus «alimentaires». La troisième section témoigne de leur contribution aux arts appliqués, aussi bien par le biais d'affiches, comme celles que Frédéric Rouge a réalisées pour le Bitter, un apéritif des Diablerets, d'illustrations, et de décorations destinées à des bâtiments. Une dernière partie consacrée aux portraits mêle oeuvres de commandes et tableaux de famille, et permet également de se familiariser avec ces artistes par le biais d'autoportraits. Des objets insolites, comme l'un des immuables chapeaux portés par Frédéric Rouge, complètent le tour d'horizon et rendent l'évocation de ces artistes plus présente. Des lettres de voyage, des croquis préparatoires à la réalisation des oeuvres, présentés parallèlement aux tableaux achevés, contribuent à mieux cerner quelle fut leur manière de travailler.

Derrière les tableaux

Le projet lancé, la première étape consistait à délimiter des sujets. Ceux-ci se sont imposés d'après les découvertes effectuées, qui ont d'abord servi à rédiger les articles du collectif, supervisés par le professeur Junod et son assistant Olivier Mottaz. Une fois le volet théorique achevé, les étudiantEs se sont confrontéEs à la réalité pratique de la mise sur pied de l'exposition.

Celle-ci a débuté par un véritable travail d'investigation pour trouver les oeuvres susceptibles d'être exposées. Cette activité s'est doublée d'un apprentissage de la négociation en vue d'amener des particuliers à prêter leurs tableaux, et d'obtenir les conditions d'assurances financièrement supportables pour un petit musée. Cette étape a été, aux dires des étudiantEs, très formatrice au niveau humain: «Il a fallu parfois traiter avec les descendants des peintres qui ne supportaient pas qu'on émette des opinions artistiques sur l'oeuvre de leur ancêtre, ou qui ne répondaient pas à nos sollicitations. Certians ont carrément refusé, parce qu'ils sont très attachés sentimentalement au tableau qui trône au milieu de leur salon et ne peuvent envisager de s'en séparer pour huit mois». Mais Rachel ajoute: «cela nous a permis également de rencontrer des personnes d'une grande générosité», évoquant une descendante du peintre Amiguet, qui a offert une gravure réalisées par son aïeul à l'une des étudiantes. Ces démarches permettent également de mieux sentir l'univers familier qui a été celui du peintre, car souvent, les descendantEs habitent encore la maison de l'artiste. Cette plongée dans leur univers comporte tout de même un danger: «Il y a toujours le risque de tomber dans la dimension affective, et de perdre de vue l'oeuvre.»

Quand à la mise sur pied de l'exposition proprement dite, elle s'est déclinée en des activités parfois surprenantes: «Comme c'est un petit musée, nous avons dû tout faire nous-mêmes, y compris repeindre les panneaux contre lesquels allaient être accrochés les oeuvres afin d'unifier les couleurs. Pour disposer les tableaux, il a fallu apprendre à voir comment les oeuvres peuvent se parler, se répondre...», précise en riant Laurent. Les étudiantEs sont ainsi reconnaissantEs de l'aide précieuse apportée par Christine Luetscher, l'ingénieure en communication visuelle qui a réalisé les affiches, les étiquettes et les panneaux explicatifs qui jalonnent l'exposition, lors de cette étape. La grande disponibilité d'Anne Bielman, la conservatrice du musée, a aussi joué un rôle prépondérant, que ce soit pour les contacts avec les détenteurs des oeuvres ou pour des choses plus futiles mais néanmoins importantes, comme l'approvisionnement en nourriture les week-ends durant lesquels la petit troupe a travaillé: «Elle pensait toujours à nous apporter des pizzas», sourit Laurent, «mais non, c'étaient des sandwiches !» s'exclame Rachel. Qu'importe la réalité, pourvu que le souvenir soit beau !

Caroline Rieder

Revue de presse